Une Foi mélodieuse: un aspect de l’identité sonore du Fouta Djalon

 

Un muezzin de la mosquée de Labé appelle à la prière depuis le minaret.1942. Cliché de Gustave Labitte.

 

 

La vie quotidienne des habitants du Fouta Djalon était ornée de mélodies islamiques. Orales et éphémères, elles

ont laissé peu de traces et sont souvent méconnues. Pourtant, au-delà des besoins du culte, une « identité sonore »

s’est affirmée : nous tenterons d’en esquisser les contours au moyen d’un survol historique. 

Noddingol - l’appel à la prière

Jusqu’au deuxième quart du XVIIIe s, l’islam était pratiqué par de petites communautés de croyants isolés et

persécutés. L’appel à la prière en public était une preuve de courage et de piété inébranlable C’était aussi un signal

de reconnaissance entre coreligionnaires. Ainsi, pendant les années 1720, alors qu’il gagnait Horé Bougou pour

débuter le jihad, Karamoko Alfa mo Labé (1692-1772) aurait été surpris d’entendre un appel à la prière à l’aube. Il

se trouvait près de Diawoya Compaya, au bord de la Sala et demanda aux Croyants de le rejoindre (Al-hadj Thierno

Mouhammadou Baldé - Bernard Salvaing, Une vie au Fouta-Djalon).

L’ordre islamique instauré, la capitale politique du diwal fut symbolisée (non par la résidence du chef, mais) par la

mosquée de Labé. Elle comptait un « minaret » sommaire depuis lequel, cinq fois par jour, l’appel rythmait la vie de

la cité et des Croyants. Pour certains lettrés – comme Thierno Aliou Boubha Ndiyan, l’appel à la prière était paré de

vertus bénéfiques pour la nation: « Duudhe jangugol e hawaaji noddingol wonay/sabu jippagol barkiiji mawdhi e ngal

laral (Les foyers d’étude et les appels du muezzin feront /Descendre des bénédictions considérables sur ce pays)

(Ewnagol fii jangugol/Exhortation à l’étude). En somme, il était indubitablement la tonalité de base, sur laquelle se

greffèrent des mélodies aux formules plus libres. 

Une vie ponctuée de chants religieux

Commerçants, guerriers, talibé … ponctuaient leur vie de chants en arabes largement oubliés. Ainsi en novembre

1827, dans le Rio Pongo, quand Modi Mamadou Dian - chef d’une caravane formée à Timbo - aperçoit le littoral, il

prie pour remercier le Créateur avant d’entonner « un puissant chant de louange du Prophète repris par

l’interminable procession (qui le suivait). C’était un spectacle assez imposant », rapporte le négociant français

Théodore Canot.

En décembre 1850, le voyageur français Hyacinte Hecquard rencontre à l’improviste un régiment du diwal

(province) de Labé en route pour le Ngabou: « tout à coup des voix d'hommes vinrent jusqu'à moi, c'était un

détachement de cent guerriers (…) chantant des versets du Koran (sic) ». Par ailleurs, un tarikh précise que pendant

une semaine, le camp de l’armée du Fouta Djalon retentissait chaque nuit d’«hymnes à la gloire d’Allah »: le 19 mai

1851, la forteresse de Bérékolon (Ngabou) fut prise.

La même année, alors que le lettré Alfa Mamadou Diouhé défie l’autorité de l’almami, Karamoko Dalen nous

précise qu’il quitta le Fouta « avec ses disciples en chantant les louanges du Prophète » (« kanko e almubbhe

makko, hibhe manta Nulaadho », Fii Hubbu no feenyirnoo Fuuta Jaloo / Comment les Houbbous se manifestèrent au

Fouta Djalon). 

Comme l’explique en 1872 le voyageur libérien Edward Blyden, le nom du mouvement provient d’un « chant

musulman en arabe dont le refrain compte deux occurrences (proches) du mot « houbbou », soient : « Nuhibu rasul

Allahu huban wahidan », « nous aimons le Prophète d’Allah d’un amour sans égal ». L’œuvre en question, al-

Ishriniyat, est composée de quatre vingt dix neuf poèmes de louanges du Prophète écrits en 1207-8 à Cordoue par

Abu Zayd Abd al-Rahman b. Yakhlaftan b. Ahmad al-Fazazi (m. 1230). Complétée par Abu Bakr b. Muhib, elle est

connue sous le nom de « Muyibi » en poular.

Témoignage de piété, auxiliaire de la discipline militaire et revendication politique, le chant atteste du succès de

l’islamisation de la société – et de l’émergence d’une religion populaire.

Fonctions intellectuelles, spirituelles et sociales du chant

Au Fouta Djalon (comme ailleurs), l’islam était affaire de science et d’expérience. Fallait-il rendre intelligible le

dogme et ses préceptes à une population de culture orale au goût prononcé pour la poésie ? Thierno Samba

Mombeya rédigea Ogirde Malal, précis de fiqh (droit) versifié en poular destiné à être lu et récité en s’inspirant

(paraît-il) des mélodies à la mode parmi les jeunes de son temps. Cependant, de nombreux croyants, aspiraient

moins à la raison qu’à l’émotion fournie par une expérience « tangible » et collective du Divin.

Cette profonde demande sociale trouva dans l’éclosion du diaroré (jaaroore) un motif d’enthousiasme sans

précédent. Cette déclamation collective de chants religieux apparut au début du XIXe siècle grâce à un lettré de

Karantagui, Thierno Aliou Soufi. De retour à Labé après un séjour d’études à Fès (Maroc), il s’installa à Kansa

Gawol et introduisit la confrérie shadhiliyya (sajaliya) au Fouta-Djalon. Bien que les séances de litanies nocturnes de

jeudi à vendredi n’étaient qu’un des exercices spirituels de cette branche du soufisme, elles rencontrèrent un franc

succès. 

Thierno Ismaïla Bouroudji (l’héritier spirituel de Thierno Aliou Soufi) fonda l’établissement religieux de Zawiya. Le

charisme de son fils Thierno Algassimou (1780-1860) renforça la diffusion de la shadhiliyya - et du diaroré, qui

s’étiola cependant peu à peu. En 1885, les autorités du Labé réunies en concile décidèrent de lui donner un nouvel

élan. Sa pratique s’étendit désormais hors de la shadhiliya et gagna les adeptes de la tijaniya - en pleine

croissance au Fouta-Djalon. En 1921, l’administrateur colonial Paul Marty écrivait: « Ces diaroré ont une vogue

extraordinaire, et l’on se rassemble le jeudi soir, à la mosquée centrale de la missidi (de Zawiya), de 20 à 30

kilomètres à la ronde ». 

Il est possible que la vigueur renouvelée du diaroré s’explique en partie par le désarroi des Croyants face à la crise

politique marquant la fin de l’alsilamakou (régime théocratique) puis le profond traumatisme causé par la

colonisation. Quoiqu’il en soit, la vitalité du genre (en arabe comme en poular) s’est confirmée, portée par une

création poétique de grande beauté. Tour à tour chant de louanges du Prophète, témoignage de piété du Croyant,

chef d’œuvre de poésie … le diaroré demeure, symbole de l’« identité sonore » d’un Fouta Djalon où Foi et poésie

conquirent l’Homme pour le bien de son âme.

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Alfa Mamadou Lélouma