Une stratégie de communication en Fulfulde / Pular, Usman ɓii Foduye et Cerno Samba Mombeya

 

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Aux XVIII et XIXe siècle, pays Haoussa (Niger et Nigéria) et Fouta Djalon connaissent des mutations

sociales sans précédent. D'inspiration religieuse, une littérature en Fulfulde/Pular naît pour « réformer »

(tajdid) la société au moyen du savoir. Conçue par Usman ɓii Foduye (m. 1817) et Cerno Samba

Mombeya (m. 1856), une stratégie de communication combine théorie, pratique et poésie.

Usman ɓii Foduye - la prédication permanente

1188/1774 : un étudiant âgé de 20 ans parlant Haoussa, Fulfulde et Touareg débute une prédication

itinérante. « Il expliquait à tous ceux qu'il rencontrait leurs obligations (fard 'ayn) et devoirs religieux dans

leurs langues » (narre son frère Abdulay ɓii Foduye - Tazyin al-Waraqat, 1228/1813). 1207/1793 : devenu

sédentaire, doté d'un réseau de disciples et correspondants, ses nombreuses œuvres (en Arabe, Fulfulde

et Haoussa) ont un fort retentissement dans l'opinion publique.

Les poèmes en Fulfulde décrivent une crise (Boneji Lesdi Hausa / Les problèmes du pays haoussa – 103

vers) dont la solution consiste à combiner droit (fiqh), foi (ʿaqida) et spiritualité (tasawuf). Moodinoore

(L'instructif - 191 vers, 1204/1789) l'expose, tout comme Datal Janna (Le chemin du paradis) : "Kulol Allahu

tokkugo dum O Umri / E accugo dum O harmini renu haddi » (Craindre Dieu c'est suivre Ses

commandements / Et éviter Ses interdits en observant Sa Loi).

Par souci d'efficacité, l'auteur emploie sa langue maternelle : « Mi yusbira ngol fulfulde fulɓe fu yeetoye – To

min njusbirii Arabiyya aalimi tan nafi, / To min njusbirii fulfulde jaahili faydoye » (J'ai l'intention d'écrire en

Fulfulde pour éclairer les Peuls / Ecrire en Arabe n'est utile qu'aux intellectuels / Ecrire en Fulfulde bénéficie

aux non lettrés » (Baabuwol Kire [BK] / A propos de l'oubli (en matière de prière) – 33 vers). Un constat

similaire est fait au Fouta Djalon.

Cerno Samba Mombeya – une pédagogie simple et imagée

1240/1825 : « Yoga fulɓe no tunnda ko jannginiraa / Arabiyya o lutta e sikkitagol » (Nombre de Peuls ne

comprennent pas ce qui leur est enseigné / en Arabe et demeurent dans l'incertain). Pour y remédier,

l'auteur énonce sa méthode : "Miɗo jantora himmuɗi haala pular (…) Sabu neɗɗo ko haala mu'um newotoo

/ nde o fahminiraa ko wi'a to ƴi'al ». (Je citerai les Classiques en langue Pular (…) Car chacun - grâce à sa

langue - peut / comprendre le sens de l'Original (le Coran)).

Quand Oogirde Malal ([OM] - Le filon du bonheur éternel – 572 vers) sollicite la raison du lettré, Juulen e

Muhammadu (Prions pour Mohammed, 55 vers) aiguise l'imagination de l'écolier. « A yi'aali innde Nulaaɗo

Alla Muhammadu ? (…) « Daali » mayre ko koyɗe, « miimu » ko reedu, ndar ! / « Haa » om ko balbe e

« miimu » hoore Muhammadu » ! (N'as-tu pas vu le nom du Prophète Mohammed ? / Le ﺩ constitue ses

jambes, le ﻤ son ventre, regarde ! / Le ﺤ ses épaules et ﻣ la tête de ﷴ Mohammed !).

Tenant compte de la culture orale de ses contemporains, Juuragol qabru Nulaaɗo (Pèlerinage au tombeau

du Prophète – 26 vers) recourt au dialogue : « Nulaaɗo ? Naa ! Mi arii ! Ko henɗun addu maa? / Ko ga

yiide on e ga yidde on. Bismilla maa! » (« Prophète » ? « Oui! » « Me voici ! » « Quel bon vent t'amène » ?

/ « L'envie de vous voir et de vous aimer ». « Bienvenu sois-tu » !). L'« enchantement » du public (par la

bienveillante hospitalité de « l'Envoyé ») contribue à une communication de persuasion.

Mise en perspective

« Par la sagesse et la bonne exhortation appelle (les gens) au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux

de la meilleure façon » (s. 16 [An-Nahl] v. 125).

Nde men fudduno Noddoigo (Quand nous commençâmes l'Appel (à la prise de conscience) évoque la

patience d'Usman ɓii Foduye : « Mi tokkiti waaju (…) Jama fa mi waajoto yimbe jemmare mawnde fu » (Je

continuais à prodiguer des conseils (…) Aux fidèles chaque semaine, la nuit du [jeudi au] vendredi).

L'humilité de Cerno Samba transparait dans l'adresse au lecteur : « Ndaaru ko raytu-mi ko'o, / si ko goonga

jaɓaa » (Considère mes divagations / Accepte-les, si elles sont vraies - OM). L'attitude servait la

pédagogie.

Outil et vecteur de savoir, la langue fut transformée. Recourant à l'arabe classique (« fahm »,

compréhension), le fulfulde/pular créa faamugo/l, verbe qui devint le doublet de l'« entendement »

(nanugo/l) : « nanee ko nufiimi yaa julɓe faamoye " (Ecoutez mon poème - ô Croyants - comprenez le » !-

BK) / « kaa no newnane fahmu, nanir jaɓugol » (pour t'en faciliter la compréhension. Ecoute et accepte

(mon message) !» - OM).

« Mo no ɗaɓɓa ko laaɓi …/… yo o janngu pularji » (Qui cherche la clarté …/Qu'il lise en pular ! - OM). Doté

d'une « culture intellectuelle (…) à caractère local » produisant « une foule de commentaires » (Le

Châtelier, 1888), le Fouta Djalon inclut un « ouvrage de théologie par Ousman dan Fodé (sic) » au

programme « en honneur dans les universités du pays » (Marty,1921). Puisque le pulaar du Fouta Toro

servait à « traduire » le Coran, le fulfulde leydi Sokoto convenait également pour l'étude du tawhid.

Conclusion

Convaincus que la « création de valeur/s » reposait sur le savoir, des savants conçurent une innovation

culturelle amphibie (écrit/oral). Les « cibles » de la stratégie de communication devinrent les « vecteurs »

de son contenu. Déclamés par les disciples, fredonnés par les femmes, entonnés par les enfants, les

poèmes nourrirent une « communication virale » dont l'écho retentit dans l'Adamawa (Cameroun/Nigeria) et

le Fouta Djalon.

Mots : 962

 

ILLUSTRATION


Oogirde Malal

Copiste : Ibrahima Kane (issu du Fouta Toro)

Lieu : village de Bantaŋi | Date : 1355/1935

Le Filon du bonheur éternel, éd. Alfa Ibrahim Sow, 1971

 

Alfa Mamadou Lélouma

alfamamadoulelouma@gmail.com

Mi yetti

Mallam Muhammad Bashir Abubakar (Yola, Adamawa – Nigeria)

En hommage à son action pour la littérature du leydi Sokoto

 


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Alfa Mamadou Lelouma